D'habitude, au taff, j'ai une super méthode d'évaluation du temps qui passe. En moyenne je mets une minute pour lire une page, donc quand j'arrive vers la page soixante de mon bouquin, et selon ma théorie géniale, une heure a du passer. Sauf qu'aujourd'hui, lorsque j'atteins péniblement la page 67, près de deux heures se sont écoulées. Je rame totalement. Encore plus que d'habitude je veux dire.
Mais l'avantage de cet état, de ces lendemains de fêtes tyranniques où tu te retrouves au boulot, au lieu de végéter tranquillement dans ton lit avec pour seule préoccupation de savoir s'il est indispensable de se lever pour aller chercher un doliprane ou si en fait, ce mal de tête c'est du pipi de chat, l'avantage de cet état disais-je donc, c'est qu'il annule totalement l'option "censure des idées à la con" inclue à la livraison de votre cerveau. C'est pour ça que je galère, parce que chaque mot me renvoie vers cinquante autres mots, que je digresse à tours de bras, que plus rien n'a de sens et que la logique c'est tirée dans la Creuse tellement elle a eu peur. Pauvre logique, La Creuse c'est quand même pas ce qu'il y a de plus folichon comme endroit.
Je me demande dans cette grande salle blanche, ce que ça donnerait si j'étais nue et imberbe. Peut-être que je deviendrais invisible et qu'un mythe se construirait petit à petit autour du fantôme de l'institut d'art contemporain.
La légende dirait que seules sont perceptibles ses lèvres gercées devenues prunes à force d'avoir été trempées dans du mauvais vin rouge et que si l'on est très attentif, dans l'ombre des fins de journées, on pourra peut-être percevoir la blessure qui a eu raison d'elle: le fantôme de l'I.A.C., avant de devenir le spectre que nous connaissons tous, se serait battue avec force et virulence contre un homme déguisé en femme particulièrement vulgaire. Tandis que notre défunte héroïne tentait d'émasculer son adversaire en tirant vaillamment sur son string, celui-ci la flagellait avec un vibromasseur, une arme de mécréant, vous en conviendrez. La chute fut inévitable et malgré le violent coup de tatane que l'adversaire transsexuel reçu sur le pied, le tibia gauche de notre futur poltergeist fut atteint. Ce fut au moment où une troisième rotule commença à émerger qu'elle remarqua qu'elle avait été touchée.
Elle ne s'en inquiéta pas immédiatement car elle était occupée à faire des bulles avec du liquide vaisselle, en écoutant un chœur de ukulélé, de kazou et de voix de gitane qui chantait "somewhere over the rainbow", l'une des chansons les plus émotionnantes de son existence: en effet, durant toute sa courte vie, l'héroïne de notre légendaire épopée fit correspondre cette chanson à l'instant magique où le preux ketchoupy lui offrit son premier bateau piwate. Emerveillement totale et oublie de la douleur.
Lorsque, à 6h du matin elle tenta de poursuivre le tramway qui devait la ramener vers les voluptueux bras de Morphée, la souffrance revint à la charge. L'histoire nous raconte qu'elle douilla sévèrement pendant sa course car elle pensait, à l'instar du commun des mortels, qu'un bleu aussi imposant soit-il, ne fait mal que si quelqu'un de bien intentionné appuie dessus. Sache, toi qui lit avec avidité cette aventure, que s'il y a une morale à en tirer ce sera celle-ci: un bleu de la taille de la main de Sébastien Chabal, c'est douloureux, même si tu reste allongé et que tu as mis des glaçons dessus.
Depuis cette défaite, sa seule préoccupation fut de regarder s'épanouir la fleur douloureuse qui grandissait et semblait ne jamais vouloir arrêter sa course. C'est ainsi qu'elle se mit à décrépir pour devenir le fantôme de l'I.A.C.
Si tu te fies à mes paroles, petit scarabée, tu sauras qu'il n'existe qu'un seul moyen pour faire revenir la guerrière dans notre monde. Commence par dégainer un tube d'arnica, la crème magique à l'odeur reconnaissable entre toutes, qui guérit tout les bobos d'ici et de l'haut delà, parce que si ça sent si fort, c'est forcément que c'est un genre d'onguent de sorcière, donc son efficacité n'est pas à prouver. CQFD. Si cela s'avère insuffisant, attire là grâce à l'homéoplasmine qui soulagera sa bouche meurtrie. Si elle ne vient toujours pas à toi tu pourras te servir de biafine, ça sert en l'occurrence à rien, mais elle aime bien l'odeur.
Cet article a été réalisé avec le soutien de Label 5, et grâce à l'absence de Word, correcteur ortographique magique, et de Doki, consultant médical qui a pas que ça à foutre non plus, il a des photos à trier.